Eloge de la France rurale (Le Figaro, 1913)

Le 8 avril [1913], un chroniqueur du journal célèbre le charme pittoresque des scènes de campagne.

« Le village lorsqu’on l’aperçoit de loin, se distingue à peine des champs et des pentes pierreuses au flanc desquelles il est appliqué. On sent en le regardant qu’il n’est que l’humble refuge d’une espèce.

La grande ville abuse l’homme en l’enfermant dans tous les artifices qu’il a créés, la petite ville elle-même fait un effort d’orgueil: le village seul, dans sa simplicité fruste et nue, dévoile les choses de sa vie et de sa mort. Très ancien, il ne garde pourtant rien qu’il puisse montrer de tout le passé dont il sort, et, dans son antiquité sans gloire et sans couleur, il nous représente seulement la morne succession des destinées ignorées, à jamais pareilles à travers des sociétés différentes.

C’est au village qu’on revoit la suite des générations, qu’on ne discernait plus à la ville, dans le fleuve confus des passants. À l’entrée on rencontre les enfants : drôles et courtauds, gauches et solides, et criant entre eux comme de petits sauvages, ils se taisent brusquement, devant l’étranger. Les garçons jouent ; les filles apprennent déjà leur rôle de mères et surveillent chacun un marmot dont elles répondent.

Les hommes et les femmes travaillent, aux champs ou dans les maisons. Mais, près des portes, ou sur la place, on voit les vieillards. Après toute une vie de peines, leur décrépitude leur vaut enfin de l’oisiveté. Pauvres et propres, ils marchent à petits pas saccadés ou restent assis contre la muraille ils tiennent dans leur main un bâton noueux et tors qui ne se distingue pas d’elle. Les vieux paysans ne meurent pas de la même façon que l’homme des villes ils se dessèchent insensiblement, et, comme s’ils sortaient de la vie par une métamorphose insaisissable, ils ont l’air de se transformer peu à peu en branches et en racines.

Entre ces vieillards hébétés, à l’heure où elles ont un peu de relâche, viennent se promener les jeunes filles. Elles chantent, et rient en se tenant par le bras ; avec une coquetterie hardie et naïve, elles se sont parées d’un fichu au ton criard ou d’un foulard clair ; sur plusieurs d’entre elles brille une beauté passagère, que flétriront bientôt les durs travaux : mais elles songent à l’avenir, sans penser au leur : leurs voix, leurs regards provoquent les jeunes gens et, derrière elles, à quelque distance, dressant ses cyprès, apparaît le petit cimetière. [...] »

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