«L’histoire doit se défaire de son européo-centrisme»

Patrick Boucheron, professeur d’histoire du Moyen Age à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, a dirigé «Histoire du monde au XVe siècle» (Hachette Pluriel, 2012). Il vient de publier à la Documentation française «Inventer le monde. Une histoire globale du XVe siècle» ainsi que «Pour une histoire-monde», avec Nicolas Delalande (la Vie des Idées-PUF). Il nous explique les enjeux de cette nouvelle façon d’envisager notre histoire.

La tâche de l’historien consiste aussi à faire droit aux potentialités historiques inabouties. On oublie trop qu’aux XVe et XVIe siècles c’est bien l’Empire ottoman qui constituait la grande puissance de la modernité et que l’Islam était un important vecteur historique de modernisation du monde.

Avec l’histoire connectée on est toujours dans le local, mais un local globalisé. On prend un point du monde – par exemple Java au XVIe siècle dans «l’Histoire à parts égales» de Romain Bertrand – pour découvrir des histoires de rencontres, de rendez-vous manqués, de frictions, d’incompréhensions, d’indifférences ou d’hostilités entre les Néerlandais et les Javanais. Ce faisant, l’histoire connectée tente d’accorder «une égale dignité» aux sources européennes et non européennes.

Au total, la méthode de l’histoire-monde peut se ramener à quelques exigences générales: varier la focale et questionner les points de vue à partir desquels on regarde les phénomènes historiques. C’est un effort pour se défaire de l’européocentrisme, décentrer le regard, contrer l’opposition entre le local et le global. Il s’agit de décrire dans sa complexité la mise en relation des différentes parties du monde depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours.

Mais il y a également une dimension politique dans cette histoire globale : déconstruire le «grand récit» européen de l’histoire du monde…

Il y a bien sûr une dimension critique dans cette volonté, plus ou moins affichée, de désorientation. Prenons un exemple: le scénario linéaire des Grandes Découvertes du XVe au XVIe siècle. On nous les présente ordinairement comme un grand élan de civilisation, qui commencerait en 1415 avec la prise de Ceuta au Maroc par les Portugais et s’achèverait en 1520 par la prise de Mexico par Cortès.

La prise de Ceuta n’est pourtant en rien la découverte d’un nouveau monde mais un épisode du conflit entre les monarchies chrétiennes ibériques et les sultanats musulmans. Entre la fin de la Reconquista, le contournement des côtes africaines et le passage du cap de Bonne-Espérance en 1488, la traversée maritime de Christophe Colomb et le périple de Magellan, il n’y a ni chaîne de causalité ni même succession ordonnée d’événements. […]

Critiquer le «grand récit» des Grandes Découvertes, ce n’est pas lui substituer un contre-récit, ou pis encore une contre-mémoire. Il ne s’agit pas de cela. Oui, ce sont bien les Ibériques qui ont découvert le Nouveau Monde et pas l’inverse. Il n’en demeure pas moins qu’au XVe siècle d’autres mondialisations étaient possibles. […]

Le Nouvel Obs

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