La bataille de Fredericksburg (1862)

Fredericksburg 1862

Trois mois après l’échec et le massacre collectif de l’Antietam, les deux principales armées de la guerre de Sécession, l’armée fédérale du Potomac et l’armée confédérée de Virginie du Nord, sont revenues sur leurs positions ou à peu près. Epuisant, déprimant sentiment que rien ne bouge vraiment depuis maintenant plus d’une année. Pourtant, quelque chose bouge : c’est le renforcement de l’armée sudiste.

I. Du haut des collines

Cependant que l’armée fédérale qui protège Washington et devait, depuis le printemps 1861, mettre fin à la guerre civile en deux coups de cuillère à pot, se recompose en permanence, et conserve toujours à peu près le même effectif, impressionnant, d’environ 100 000 hommes, l’armée de Lee connaît enfin un puissant effort de montée en puissance. Le président confédéré Davis a tiré les conséquences du ratage sanglant de Sharpsburg (Antietam pour les nordistes) et a décidé, non seulement de mieux protéger sa capitale, mais aussi de donner au général Lee les moyens qu’il demandait depuis de nombreux mois.

Des renforts arrivent de partout. Caroliniens du nord et du sud, Floridiens, Texans, Georgiens, tous envoient des régiments qui viennent compléter l’armée confédérée qui protège Richmond. Fin novembre 1862, Lee est à la tête d’une armée qu’il n’avait jamais encore commandée, si nombreuse qu’il doit la recomposer en trois corps d’armée. Il dispose de plus de 50 000 hommes, et sait que d’autres renforts lui parviendront dans les semaines qui viennent. Il est enfin en confiance. Le général fédéral Burnside, de son côté, a vu remonter son armée du Potomac à son effectif de plus de 90 000 hommes présents sous les armes.

Et c’est Burnside qui décide de prendre l’offensive : depuis près d’un an, Lee avec une armée peu nombreuse n’a pas cessé d’imposer l’évènement à un adversaire plus de deux fois plus nombreux que lui. Il est temps que ça cesse.

Il est temps que ça cesse pour deux raisons :
- d’abord l’état-major fédéral commence à en avoir assez de subir l’évènement imposé par l’ennemi, et d’être ainsi en permanence en position de défense alors qu’il connaît sa supériorité numérique,
- ensuite parce que le président Lincoln, qui est loin d’être un imbécile, est depuis longtemps arrivé aux mêmes conclusions, et qu’il enrage de voir le sang couler sans cesse, sans que la fin de la guerre ne se profile.

Alors, fin novembre, Ambrose Burnside lance toute son armée, ses 90 000 hommes en avant. C’est l’enthousiasme dans les régiments bleus : enfin, on va de l’avant, et pas comme des imbéciles vers le nord-ouest pour tenter d’enrayer les attaques rebelles. L’armée est gonflée à bloc, décidée à en faire voir aux gris. Seul petit souci, le général Burnside n’a pas vraiment pris conscience de ce qu’un cours d’eau et une ligne de crête peuvent faire subir à une armée …

Pendant ce temps, Lee continue à voir affluer les renforts. Début décembre, il est à la tête de 75 000 hommes. Avec une telle masse, un chef de guerre comme lui peut tout. Et le plus exceptionnel est qu’il va se retenir de son habitude de passer à l’offensive. Il attend, il observe. La cavalerie de JEB Stuart l’informe en permanence de la concentration des corps nordistes.

Il les « voit » littéralement, et repère alors leur axe de progression et d’attaque. Le 10 décembre, les avant-gardes nordistes arrivent devant la petite ville de Fredericksburg. Elle est en Virginie, en territoire sudiste. Mais surtout, derrière Fredericksburg se trouvent une rivière et une ligne de collines. Lee est là. Toute son armée est là. En haut des collines …

II. La marche à la mort

Le 11 décembre, l’armée fédérale jette six ponts de franchissement. Aucune réaction en face. C’est dit : Noel se fêtera à Richmond !
La prise de la petite ville n’a pas vraiment posé de souci. Deux brigades confédérées étaient restées en arrière, en enfants perdus. Elles se sont fait démolir par les charges de l’infanterie en bleu. Au-delà de la ville et de la rivière, c’est une longue pente, très longue. Pas d’obstacles avant les crêtes. Tout va bien pour les fédéraux.

Tout va mal : en haut des crêtes, Lee, ses meilleurs généraux et plus de 70 000 hommes attendent. Les crêtes en question, ce sont les Marye’s Heights. Le 12, les corps fédéraux commencent à traverser les ponts et se déploient dans les contre-pentes. Burnside pensait peut-être rééditer la performance de Wagram en 1809, lorsque Napoléon avait battu les Autrichiens avec le Danube dans le dos. Il va s’apercevoir, et des dizaines de milliers d’hommes avec lui, que si avoir un cours d’eau dans le dos n’est pas une bonne idée, avoir en plus en face une série de collines remplies de troupes devient un exercice mortel.

Ce matin du 12 décembre 1862, ce sont près de 80 000 hommes qui se mettent en position pour passer les six ponts de franchissement que le corps d’ingénieurs de l’armée fédérale a créé. Le déferlement vers la rive adverse est impressionnant. Pendant plus de deux heures, régiments après régiments, les brigades se suivant, c’est toute une armée qui se déploie, lentement mais sûrement. En face, rien … pas un coup de feu, pas un coup de canon … Alors, sur deux angles de projection, l’armée du Potomac commence un gigantesque mouvement de déploiement en contre bas des collines.

L’angle latéral, formé de deux corps d’armée, a pour objet de prendre le contrôle du flanc droit fédéral, au cas ou … et de s’emparer des routes et des lignes de chemin de fer qui vont vers la capitale rebelle : Richmond. La partie centrale des corps fédéraux se déploie lentement mais sûrement pour monter, comme une marée montante, vers les collines de Fredericksburg. En premier échelon, ce sont plus de cinquante mille hommes qui, unités après unités, prennent leurs positions. Devant, rien ne se passe …

A vue d’homme, ils voient une ligne de crêtes, mais aucun obstacle intermédiaire. Et, au son des fifres et tambours, les brigades fédérales de tête des divisions, en ligne par bataillons, s’avancent. Tout se passe bien pendant près d’un kilomètre … ce qui est long au pas des fusiliers. Derrière ces brigades de tête, les seconde et troisième brigade des divisions d’infanterie, ayant passé les ponts, se déploient à leur tour. En face, rien …

Une ligne de colline, dans le lointain. Aucun coup de feu, pas un seul coup de départ d’artillerie. C’est trop beau …

Et tout à coup l’enfer se déchaîne. De toutes les collines, un tonnerre d’artillerie à courte et moyenne portée. Plus de 200 pièces de canon commencent à donner de la voix. Les têtes de colonne prennent en plein les tirs à courte portée, mais, pire, les unités en plein franchissement des ponts reçoivent obus et boulets pleins. L’infanterie fédérale se fait massacrer. Sa propre artillerie n’est pas capable de la protéger. Il faut avancer, avancer à tout prix vers les collines.

Certes, mais qu’y a-t-il en haut des collines en question ? Il y a trois corps d’infanterie confédérés, qui attendent patiemment … Quand ce qu’il reste des premières brigades fédérales arrivent à moins de deux cent mètres des crêtes, un feu d’enfer les détruit littéralement sur place. Ce sont deux corps d’armée sudiste qui, retranchés, brigades protégées les unes derrière les autres, et se passant à toute vitesse les fusils, démarrent un tir effrayant. Et en face, c’est l’hécatombe. A moins de deux cent mètres, les fusiliers confédérés, protégés par un mur de pierre, font carton sur carton.

Et les bleus essayent pourtant de monter et de passer … Brigades après brigades, ils viennent se fracasser sur ce mur de feu. Lee dit alors à son état-major : « heureusement que la guerre est si terrible, sinon nous l’aimerions trop ! ». En effet, sous ses yeux, l’armée fédérale est en train de s’anéantir …

III. Les Irlandais

Fredericksburg 1862

L’armée confédérée n’a même pas besoin de se redéployer de son côté. Ses divisions, retranchées le long des collines sur près de huit kilomètres, voient toute l’armée du Potomac venir au massacre … Et c’est là que va avoir lieu, au centre du champ de bataille, un épisode particulièrement terrible de toute la guerre de Sécession. Il faut savoir que les Irlandais ont été, et sont, le peuple occidental qui a été le plus nombreux à coloniser l’Amérique du nord. Aujourd’hui, nous, Irlandais, si nous sommes 5 millions en Irlande, nous sommes avec notre « Diaspora » 56 millions dans le monde.

En 1861, en Amérique du Nord, les irlandais étaient très nombreux déjà. Les Irlandais vivant dans les Etats du Sud se sont ralliés avec enthousiasme à la Sécession. Leurs frères vivant dans les Etats du Nord ont réagi avec autant de virulance, pour la Fédération. Ils se sont tous engagés volontaires, par milliers, pour l’un ou l’autre camp. Et ce jour là …

La tête de division d’un corps d’armée fédéral se deploie et monte en ligne vers les collines. La première brigade est de New York, et ses deux régiments, formés de volontaires, sont Irlandais. Fusil au bras, les bataillons s’avancent avec en tête d’unité deux drapeaux : celui des Etats-Unis, et un Etendard tout vert, arborant une harpe celtique. Et, en face, sont trois régiments en gris, retranchés derrière leur mur de pierre, qui arborent de leur côté, l’étendard de bataille confédéré et …un drapeau de combat vert à la harpe celtique …

Et, à moins de cinq cent mètres, ils se voient, se visent, et le tir commence … Ce sera terrible.

Les Irlandais en bleus se font massacrer, fusil à la saignée du bras, sans jamais arriver à moins de deux cent mètres des positions rebelles. Leurs frères, drapeaux au vent, les massacrent sur place. L’un de leurs colonels, en larmes, jette son revolver de l’autre côté du mur. Frères irlandais pris en pleine tuerie … La brigade irlandaise de New York est presque anéantie sur place …

Dans la soirée, ce sont les Irlandais de Georgie et de Caroline du Nord qui passeront les lignes pour sauver leurs frères blessés. L’armée fédérale est plantée sur place, littéralement.

Au delà du désastre de la brigade irlandaise, ce sont trois corps d’armée qui sont stoppés, massacrés au bas des collines, et ne peuvent pas se replier car ils sont sous le feu de l’artillerie confédérée. Mais le général Burnisde est persuadé qu’il est possible de briser les lignes rebelles. Alors, le 13 au matin, il lance quatre corps d’infanterie fédérale au-delà des ponts flottants, afin de détruire l’ennemi. Mais l’ennemi en question n’est même pas entamé …

Et les quatre corps de renfort viennent s’entasser sur les lignes arrières des trois corps qui ont échoué la veille à l’assaut des collines. Plus de 80 000 fédéraux sont maintenant le dos au cours d’eau. Il faut passer à tout prix. Alors les divisionnaires fédéraux jettent en avant leurs troupes, pour s’emparer au prix du sang au moins des contreforts des premières collines. L’artillerie fédérale, concentrée du mauvais côté de la rivière et tirant de bas en haut, ne sert à rien…

En haut, Lee et ses commandants de corps ne comprennent plus : ce n’est plus une bataille, c’est du tir à vue sans manoeuvre à effectuer. Et, pendant toute la journée du 13 décembre 1862, l’infanterie bleue, commandée de manière inepte au plus haut niveau, et dont les chefs de corps et les divisionnaires enragent, continue des attaques qui la mettent en sang sans progresser d’un mètre. Un désastre humain… Une imbécillité militaire …

Quand ce qu’il reste des divisions fédérales, entre le 14 et le 15 décembre, se replient et repassent leurs propres ponts, les confédérés ne passent pas à la contre offensive. Les gris, tout en gagnant l’une de leur plus grande victoire, ont quand même laissé sur le carreau plus de 5000 morts et blessés, car on s’est tiré dessus à très courte distance.

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