Al-Andalus : le mythe du vivre-ensemble

Madina al-Zahira
Vestiges de Madînat al-Zâhira, palais et capitale politique édifié non loin de Cordoue sous le califat omeyyade à partir de 936, rasé par les Berbères en 1009-1010.

La coexistence pacifique des trois communautés musulmane, chrétienne et juive en al-Andalus est l’un des mythes historiques entretenus par les politiques et idéologues promoteurs du « vivre-ensemble ». Dans une Europe comptant une forte minorité musulmane ne cessant de prendre du poids, présenter l’Islam comme pacifique et tolérant à travers l’exemple de l’Espagne médiévale, paraît nécessaire aux tenants du multiculturalisme.

Quand les Arabes et Berbères conquirent l’Espagne wisigothique de 711 à 714, ils se trouvaient, largement minoritaires, face à une population chrétienne et dans une moindre mesure juive. Une politique de « tolérance » (ou plutôt de « coexistence dans l’intolérance ») s’imposait de fait car il était inconcevable de persécuter de façon systématique plusieurs millions d’Hispano-romains qui percevaient l’Islam comme une hérésie. De plus, les conquérants avaient encore besoin des autochtones pour servir dans l’administration, ne disposant que de peu d’administrateurs « capables » issus de leurs rangs. Par ailleurs, afin d’engendrer des conversions, les mesures discriminatoires (impôts spécifiques et obligations humiliantes) se sont souvent révélées plus efficaces que les répressions engendrant des martyrs.
Comme le note Bernard Lewis : « Inhérente au système, institutionnalisée dans le droit et la pratique, la discrimination représente une donnée permanente et nécessaire de la société musulmane. En revanche, la persécution, c’est-à-dire la répression violente et systématique, fut rare et atypique. » (LEWIS Bernard, Juifs en terre d’Islam, Paris, Flammarion, 1998, p. 456). Cette dernière aurait été contre-productive. C’est cette absence de persécution systématique qui permet aux idéologues de présenter mensongèrement al-Andalus comme un exemple de coexistence harmonieuse entre trois communautés religieuses, comme un modèle de société multiculturelle.

Droits et devoirs du dhimmi

« Grâce à la dhimma, les gens du Livre avaient le droit de demeurer en terre d’Islam, de pratiquer leur culte, de conserver leurs institutions et leurs édifices religieux, leurs institutions juridiques et leurs tribunaux (sauf pour les affaires mettant en cause un musulman). Ils avaient aussi le droit d’être protégés par les musulmans contre toute menace intérieure ou extérieure.
En échange, les dhimmi devaient d’abord d’acquitter de l’impôt de capitation (djizya). [...] A cette capitation s’ajoutait aussi, dans les premiers temps de la domination arabe, un impôt foncier, le kharadj, versé uniquement par les propriétaires non musulmans. Kharadj et djizya furent d’ailleurs souvent confondus au VIIe siècle.
Si l’impôt de capitation était donc un élément fondamental de la convention appelée dhimma, celle-ci reposait aussi sur un certain nombre de mesures que le non-musulman devait respecter [...]. L’inégalité entre musulmans et dhimmis était d’abord affirmée sur un plan juridique : le prix du sang d’un non-musulman était inférieur à celui d’un musulman, un dhimmi ne pouvait posséder d’esclave musulman mais l’inverse était possible, les droits de douane étaient plus élevés pour les dhimmi que pour les musulmans. Les non-musulmans étaient en principe exclus de l’armée et de la fonction publique. On devait pouvoir les distinguer des musulmans par le vêtement et la coiffure : port de la ceinture ou zunnar, utilisation dans le vêtement de couleurs vives, jaune, rouge ou bleu (par opposition au vert, blanc et noir utilisés par les musulmans), obligation de se raser le haut du front, etc. Les dhimmi devaient savoir se montrer discrets dans l’exercice de leur culte et dans leurs habitudes de vie : pas d’exhibition de croix, pas de consommation publique de porc ou de vin, enterrements sans faste, utilisation discrète des simandres (naqus), restriction des prières publiques. Il leur fallait aussi adopter une attitude déférente envers les musulmans : limiter la hauteur de leurs maisons, renoncer aux places d’honneur, ne posséder ni armes ni chevaux. [...] Les musulmans pouvaient [...] très difficilement se passer des chrétiens et des juifs dans leur administration. Les dhimmi, de leur côté, supportaient mal ces restrictions humiliantes et tout personnage qui atteignait un rang social élevé avait tendance à les rejeter avant d’être imité par ses coreligionnaires. »

Source : EDDÉ Anne-Marie, MICHEAU Françoise, PICARD Christophe, Communautés chrétiennes en pays d’Islam du début du VIIe siècle au milieu du XIe siècle, Paris, SEDES, 1997, pp. 57-60.

« Le règne des Almohades [1147-1238, ndlr], en dépit d’un verset coranique interdisant la conversion forcée des « gens du livre », sera terrible pour les juifs et les chrétiens qui devront désormais choisir entre la conversion à l’islam, l’exil ou la mort. Pour les juifs du Maghreb, l’épisode almohade est resté comme une des pages les plus noires de leur histoire. Un véritable désastre s’est abattu sur ces communauté où conversions forcées et massacres systématiques des récalcitrants ont affecté l’ensemble de l’Afrique du nord et de l’Espagne musulmane. Après le massacre des communautés de Séville et de Cordoue, la grande majorité des juifs d’Andalousie décidera d’échapper aux persécutions en se réfugiant dans les royaumes catholiques du nord et du centre de la péninsule ».

Source : CAMUS Jean-Pierre, «Les relations entre juifs et arabes au Moyen Age » dans Les Temps médiévaux, juin-juillet 2003).

Une Espagne structurellement instable : troubles et révoltes

« L’opposition des Arabes du Sud en faveur des Abbasîdes se développa surtout dans la seconde moitié du VIIIe siècle, à Séville (760), Beja (764), Niebla (766) et Cordoue (785), puis elle fléchit ensuite. Les berbères Miknâsa, commandés par un certain Shakyâ, se révoltèrent dans la région du Tage entre 768-776 et ils restèrent menaçants tout au long du IXe siècle. Le gouvernement dut aussi affronter plusieurs révoltes sociales, comme l’émeute du faubourg à Cordoue en 818, lorsque négociants et artisans protestèrent contre une fiscalité jugée trop lourde. Malgré l’écho dont elle fit l’objet, l’agitation mozarabe [chrétiens de langue arabe, ndlr] fut en fait limitée à quelques villes (Tolède, Cordoue) et à une minorité de clercs (Euloge et Alvare) ; elle prit fin peu de temps après l’exécution d’Euloge, en 859. Les régions frontalières (thughûr) furent ausi perturbés par de vives tensions, souvent à l’iniative de grandes familles de convertis (muwalladûn). Dans la Marche Supérieure (Saragosse), les problèmes débutèrent dès 777 lorsque Sulaymân ibn al-A’rabî se souleva contre l’émir et fit appel aux Francs. Ils s’amplifièrent avec les Banû Qasî, les descendants du comte Casius, dont l’un d’eux parvint momentanément à étndre son influence sur toute la vallée de l’Ebre. Dans la Marche Moyenne (Tolède), la crise la plus grave fut la journée du fossé en 798, à l’issue de laquelle les troupes omeyyades menèrent une répression féroce, mais de nouveaux soulèvements se produisirent tout au long du IXe siècle. Plus au Sud, dans la Marche Inférieure, des révoltes éclatèrent à Méria en 805, 813, 817 et 825 et les troubles reprirent en 868 avc le soulèvement de Abd al-Rahmân ibn Marwân à Mérida et Badajoz. L’émeute la plus durable se développa dans le dernier quart du IXe siècle au coeur des montagnes d’Andalousie sous la direction d’un rebelle nommé Umar ibn Hafsûn qui se convertit ensuite au christianisme. »

Source : SÉNAC Philippe, Le monde musulman des origines au XIe siècle (chapitre sur al-Andalus), Paris, Armand Colin, 2007, 3e éd., pp. 108-109.

Au début du XIe siècle, al-Andalus, traversant une crise politique où les tensions communautaires jouèrent un grand rôle, éclata en de multiples taifas (principautés) sur des bases ethniques. Le califat disparut en 1031 laissant la place à une Espagne morcelée politiquement.

« [A la mort d'Abd al-Malik al-Muzzafar] (1006), le pouvoir passa entre les mains de son frère Abd al-Rahmân Sanchuelo, et c’est à partir de cette date qu’une crise politique connue sous le nom de fitna s’amplifia, sous l’effet de l’emprise grandissante des berbères dans la vie politique. En 1009, Abd al-Rahmân Sanchuelo fut assassiné et Madînat al-Zâhira [palais et capitale politique, ndlr] fut pillée et détruite. Quatre ans plus tard, en 1013, les Berbères s’emparaient de Cordoue, où le calife Hishâm II périt assassiné. A partir de cette date, la Péninsule se morcela en une vingtaine de petites principautés (taifas) tenues par des petits souverains locaux appartenant à des lignages arabes, berbères ou d’origine servile (esclavons). Un calife omeyyade, Hishâm III, fut encore désigné en 1027 mais il dut s’enfuir et, en novembre 1031, les juristes cordouans décidaient de ne pas reconnaître de calife. »

Source : SÉNAC Philippe, Le monde musulman des origines au XIe siècle, Paris, Armand Colin, 2007, 3e éd., p. 115.

Compilations de fatwas concernant les dhimmi

livre Lagardère occident musulman

Compilations de fatwas (décisions de justice) concernant les Chrétiens et les Juifs (dhimmi), issues du livre de Vincent Lagardère. Celles-ci sont pour la plupart constituées de deux parties (la question et la réponse), le nom du juriste est donné, le lieu, ainsi que la date approximative (elles n’ont pu être datées qu’à plus ou moins 25 ans près).

Cordoue IXe siècle. Abû Ibrâhîm Ishâq b. Ibrâhîm.

« Une Chrétienne est déférée au cadi. Née d’un Musulman et d’une Chrétienne qui l’a élevée après la mort du père, elle a épousé un Chrétien dont elle a eu un enfant, il y a vingt ans ou davantage. Interrogée par ce magistrat elle a répondu que son père Chrétien a embrassé l’Islam et qu’après sa mort elle est restée auprès de sa mère et demeurée Chrétienne. La conversion de son père, un mercenaire s’est produite en un lieu autre que celui où elle a vécu. Les voisins affirment que ce Chrétien ayant embrassé l’Islam est mort alors que sa fille n’était pas encore nubile.
Réponse. Elle doit être considérée comme Musulmane en tant que fille de Musulman à moins qu’elle ne produise une preuve testimoniale établissant le contraire. On l’y contraindra mais sans lui infliger la peine que mérite une renégate. »
(pp. 53-54)

Cordoue IX-Xe siècles. Ibn Lubâba.

« Le conseil des juristes de Cordoue, consulté, approuve la démolition d’une synagogue récemment édifiée à Cordoue. Les tributaires, Juifs et Chrétiens, ne peuvent édifier d’églises ni de synagogues dans les villes musulmanes au milieu des Musulmans. [...] »
(p. 55)

Cordoue Xe siècle. Ibn Zarb.

« Un jeune Juif de huit ans qui s’est converti ne sera pas retiré à la garde de sa mère et de son père. Une fois adulte, il sera invité à confirmer sa foi et en cas de refus on l’y contraindra par les coups. »
(p. 58)

Kairouan IXe siècle. Anonyme et Ibn Abî Tâlib.

« Un Juif s’habille comme les Musulmans et abandonne la mise qui le distingue d’eux.
Réponse. Il sera mis en prison, battu et promené ignominieusement dans les lieux habités par les Juifs et les Chrétiens pour l’exemple. Ibn Abî Tâlib a prescrit à l’un des cadis parmi ses subordonnés d’obliger Juifs et Chrétiens à porter leurs ceintures largement déployées sur leur robe pour qu’on les distingue bien, et si l’un d’eux monte à cheval, de l’en empêcher, de lui infliger vingt coups de fouet à nu, puis de le jeter en prison, et en cas de récidive de le battre durement et de l’incarcérer longuement. »
(p. 111)

Kairouan Xe-XIe siècles. Al-Qâbisî.

« Un Musulman a un voisin juif qui a été élevé au milieu des Musulmans. Ils se rendent des services et quand ils se rencontrent sur un chemin contigu, ils échangent des propos et sourient. Cet homme déclare : « Allâh connaît ma haine des Juifs, mais j’ai un doux caractère ». Que penser de sa conduite ? Quand les Juifs vous saluent, comment faut-il leur répondre ?
Réponse. Il vaut mieux ne pas fréquenter les gens qui n’ont pas ta religion. Tu peux rendre service à un voisin tributaire et lui parler avec gentillesse, mais sans déférence. S’il te salue en disant « Que le salut soit sur toi », réponds-lui « sur toi » sans rien ajouter et tu n’as pas besoin de ses nouvelles ni de celles de sa maisonnée. Conduis-toi envers lui comme on doit le faire envers un voisin, mais avec une certaine réserve. »
(p. 464).

Fès XIVe-XVe siècles. Isâ b. Allâl Al-Kutâmî Al-Masmûdî (cadi de Fès, v. 1420).

« Si un seul tributaire nuit aux Musulmans tous les autres perdent toute protection ; leurs biens sont pris et assimilés au butin soumis au quint ; les biens de provenance inconnue reviennent au trésor public dont l’inspecteur s’occupera. »
(p. 47).

Cordoue IXe siècle. Yahyâ b. Yahyâ.

« La nuit du premier janvier julien que les gens appellent la nativité (de Jésus) est célébrée comme l’une de leurs fêtes ; ils échangent des mets et des cadeaux ; hommes et femmes chôment depuis le matin pour honorer ce jour qu’ils appellent le 1er de l’an.
Réponse. Tout cela est contraire à la loi religieuse. D’après Yahyâ b. Yahyâ, il n’est pas permis de recevoir à l’occasion de la nativité (de Jésus) des cadeaux d’un Chrétien ou d’un Musulman, ni d’accepter une invitation … »
(p. 476)

Cordoue XIe-XIIe siècles. Ibn al-Hâgg.

« Il ne faut pas aider les Chrétiens à célébrer leurs fêtes, notamment en leur louant des bêtes de sommes. »
(p. 66)

Grenade XVe siècle. Al-Qâdî Abû ‘Abd Allâh b. Al-Azraq.

« Quid des Juifs qui, à l’occasion d’une de leurs fêtes qu’ils appellent la Pâque, font des galettes qu’ils offrent à certains de leurs voisins musulmans ? ces derniers peuvent-ils les accepter et les consommer ?
Réponse négative contenant plusieurs citations (Ibn Rusd, Ibn ‘Arafa, Ibn al-Hagg). Ibn ‘Arafa allègue l’opinion d’Abû l-Hasan al-Qâbisî interdisant d’accepter les cadeaux des Chrétiens et des Juifs à l’occasion de leurs fêtes ; il déplore que des Musulmans incultes acceptent les cadeaux des Juifs lors de la Pâque. »
(p. 482)

Cordoue IXe siècle. Yahyâ b. Yahyâ.

« La maison de tout marchand de vin doit être brûlée. »
(p. 52)

Cordoue IXe siècle. Ibn Habîb.

« Un homme laisse un silo ouvert et un porc y tombe et meurt. Peut-on vendre le blé qu’il renferme à un Chrétien ?
Réponse. On ne peut le vendre ni à un Chrétien ni à un Musulman. Son propriétaire ne doit ni le semer ni en tirer profit et il lui faut empêcher que les Chrétiens n’en profitent. »
(p. 168).

Cordoue IXe siècle. Ibn Muzayn.

« A un Musulman qui a acheté un vêtement chrétien on dit de ne pas faire la Prière en l’ayant sur lui. Il répond ne pas avoir eu connaissance de cet interdit.
Réponse. S’il n’a pas eu connaissance du fait que ce vêtement était chrétien ou qu’un Chrétien l’avait touché, son ignorance n’entraîne pas qu’il doive le rendre au vendeur, tout comme il est tenu de garder un esclave présentant un vice qu’il déclare avoir ignoré avant l’achat. »
(p. 168).

Espagne XIVe siècle. Abû Abd allâh Muhammad al-Haffâr (maître andalou de Muhammad b. Marzûq).

« Un Juif tributaire excipe à l’encontre d’un Musulman, de trois titres l’un vieux de quinze ans et les deux autres de onze. Il lui réclame un reliquat, dont il prétend être créancier, de chacun de ces trois engagements. Le Musulman soutient qu’il s’en est totalement acquitté. Doit-on admettre sa déclaration, lui faire prêter serment et le tenir quitte vu la longueur du laps de temps écoulé ou, au contraire, ne tenir compte que de son dire s’il produit une preuve testimoniale ?
Réponse. Les Juifs ont l’habitude de considérer comme licite de gruger les Musulmans. On ne laisse généralement pas son bien pendant longtemps entre les mains d’un autre, à plus forte raison quand il s’agit d’un Infidèle ayant affaire à un Musulman. Les juristes estiment que les règles du droit sont retournées contre tout prévaricateur et injuste notoire. Aussi, celui qui revendique un droit à l’encontre d’un homme de cette espèce n’a qu’à prêter serment pour obtenir satisfaction. Dans le cas présent on suit la règle inverse et c’est ainsi qu’on doit trancher les affaires dans lesquelles sont impliquées des Juifs. Le Musulman devra donc jurer qu’il s’est acquitté envers le Juif et dès qu’il aura prêté serment, le droit du Juif tombera. »
(p. 186).

Source : LAGARDÈRE Vincent, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge. Analyse du Mi’yâr d’al-Wansarîsî, Madrid, Casa de Velazquez, 1995.

Entretien avec Serafin Fanjul dans la NRH : « Le mythe d’al-Andalus »

N°62 de la Nouvelle Revue d’Histoire de septembre/octobre 2012.

« Il n’y eut pas eu de confrontation permanente [entre les musulmans et les non-musulmans], mais il n’y eut pas non plus d’harmonie ou de tolérance sans limites : tout dépendait des circonstances concrètes et surtout de la proportion plus ou moins dominantes des musulmans. Plus le pourcentage de ces derniers était important, moins la société était tolérante. » (Serafin Fanjul)

Lire l’entretien : page 1, page 2, page 3 et page 4 (Merci à Imperator).

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